Vis ma vie d’expert CND : contrôler sans détruire

Dans l’industrie, certains défauts ne se voient pas à l’œil nu. Une soudure fragilisée, une matière non conforme, une fissure invisible… et c’est tout un projet qui peut être remis en cause.
Pour comprendre le métier du contrôle non destructif, nous avons échangé avec Laurent, référent inspection et CND chez Amaris Group, ancien inspecteur terrain.

 

 

« On contrôle directement ce qui va être mis en service, donc on n’a pas le droit à l’erreur »

 

Déjà, pour bien commencer, peux-tu nous expliquer ce qu’est le contrôle non destructif ?
Il s’agit de contrôler par un ensemble de pratiques une pièce, une soudure, un matériau… sans le détruire ni l’altérer. L’idée, c’est de vérifier leur état de santé interne et/ou externe pour assurer l’absence de défaut selon les critères.

Donc on ne travaille pas sur des échantillons ?
Non, justement. On contrôle directement ce qui va être mis en service, donc on n’a pas le droit à l’erreur.

On parle de contrôleur CND, d’inspecteur CND… quelle est la différence ?
Le contrôleur réalise le contrôle. C’est lui qui applique la méthode et interprète les résultats selon son niveau de certification.
L’inspecteur, lui, surveille que le contrôle soit correctement réalisé. Il ne fait pas le contrôle à la place du contrôleur, il vérifie que tout se passe dans les conditions attendues et contre interprète les résultats.
La principale différence en fait c’est qu’il y en a un qui fait le geste et pas l’autre.

Donc l’inspecteur est une sorte de garde-fou ?
Oui, on peut dire ça. Dans certains secteurs, notamment le nucléaire, on met parfois plusieurs niveaux de surveillance. Il peut y avoir le contrôleur, l’inspecteur interne du fabricant, l’inspecteur du client et même l’autorité de sûreté. C’est une logique de “bretelle et ceinture”.

 

 

« Certaines méthodes permettent de voir ce qui est invisible à l’œil nu »

 

Concrètement, qu’est-ce qu’on cherche à détecter ?
Des défauts. Ça peut être une fissure, une porosité, un manque de matière, une inclusion… L’objectif, c’est de s’assurer que la pièce ou l’équipement pourra remplir sa fonction en toute sécurité. Certains défauts sont en surface, d’autres sont à l’intérieur de la matière. C’est pour ça qu’il existe plusieurs méthodes. Certaines détectent les défauts de surface, d’autres les défauts internes. Et certaines ne sont pas applicables selon la matière, la forme de la pièce ou encore l’environnement.

 

Vous pouvez nous donner un exemple simple ?
Le ressuage, par exemple, permet de détecter des défauts de surface débouchants. On applique un produit coloré sur la pièce, il pénètre dans les fissures et discontinuités éventuelles, puis on nettoie la surface. Ensuite, on applique un révélateur qui fait ressortir les défauts par le biais d’indications qu’il faut ensuite interpréter.

 

Et pour voir à l’intérieur ?
Là, on utilise plutôt des méthodes volumiques, comme la radiographie ou les ultrasons. La radiographie fonctionne un peu comme une radio médicale. Les ultrasons, eux, c’est l’émission d’ondes dans la matière avec analyse de leur retour.

 

« La formation donne accès à la méthode, mais il faut surtout comprendre ce qu’on contrôle »

 

Quelles compétences faut-il pour faire ce métier ?
Il faut être formé à une ou plusieurs méthodes, et souvent être certifié. En France, les certifications sont encadrées (notamment par la COnfédération FRançaise pour les Essais Non Destructifs, la COFREND), avec plusieurs niveaux de qualification.

 

Ces niveaux correspondent à quoi ?
Le niveau 1 réalise le contrôle, mais n’interprète pas il relève, classe et consigne les résultats.
Le niveau 2 choisi la technique, réalise, interprète et peut encadrer techniquement.
Le niveau 3 est l’expert : en plus des tâches des niveaux 1 et 2, il peut établir et valider des procédures, interpréter les normes et apporter une expertise plus poussée.

 

Est-ce un métier accessible en reconversion ?
Oui, et on voit de plus en plus de personnes venir d’autres secteurs. Mais il ne faut pas sous-estimer les bases techniques. Lire un plan, comprendre une matière, avoir quelques notions de physique ou de métallurgie, ça aide énormément.
La formation donne accès à la méthode. Mais pour être vraiment performant, il faut comprendre ce qu’on contrôle et dans quel environnement on intervient.

 

« Un contrôle réalisé avec un matériel non conforme n’a aucune valeur »

 

À quoi ressemble une intervention type ?
Il y a toujours plusieurs grandes phases. D’abord, la préparation : comprendre l’exigence, la pièce, la méthode à appliquer, les conditions d’intervention.
Ensuite, il faut vérifier son matériel. C’est essentiel, parce qu’un contrôle réalisé avec un matériel non conforme n’a pas de valeur.
On réalise le contrôle, on interprète les résultats, puis on rédige un rapport. Ce rapport trace ce qui a été fait et engage la responsabilité du contrôleur.

 

Est-ce qu’il y a une journée type ?
Pas vraiment. Tout dépend du secteur, de la méthode, du site, du planning. Un contrôleur peut travailler en atelier, sur chantier, en centrale. Il peut travailler de jour ou de nuit si les contraintes de planning sont fortes ou qu’il y a des problématiques de coactivités.

 

« Le contrôle peut être perçu comme une contrainte… jusqu’au jour où il évite un problème majeur »

 

Quel est l’impact du CND sur un projet industriel ?
Il joue directement sur la sécurité, la sûreté et la conformité. Le contrôle peut parfois ajouter une étape dans le planning, donc il peut être perçu comme une contrainte. Cependant il permet d’éviter la non-détection de défaut et les conséquences, parfois graves, qui pourraient s’en suivre.

 

Vous avez un exemple concret en tête ?
Oui, lors du contrôle d’une ébauche forgée destinée à l’industrie nucléaire. Le client avait demandé un contrôle en ressuage et ultrasons avant usinage final. À cette étape, nous avons détecté un défaut non conforme aux critères d’acceptabilité sur une zone de la pièce. Sans ce contrôle CND, la pièce aurait pu être usinée avant que le défaut ne soit découvert, entraînant soit un rebut coûteux en fin de fabrication, soit, dans le pire des cas, la livraison d’une pièce non conforme avec des conséquences potentielles sur la sûreté et la production. Grâce à l’analyse de l’inspecteur, nous avons identifié qu’en réorientant l’usinage – la pièce finale étant asymétrique contrairement à l’ébauche – il était possible de conserver la matière saine. Une directive d’utilisation a donc été mise en place, permettant de sauver la pièce et d’éviter une perte financière importante pour le fournisseur. Le CND a ici pleinement joué son rôle : sécuriser la qualité tout en apportant une solution technique concrète.

 

« Sur 90 pièces annoncées conformes, 89 étaient non conformes »

 

Et un exemple de risque CFS ?
Un fournisseur étranger devait fabriquer des pièces pour un projet nucléaire. Il nous a transmis un rapport de contrôle non-destructif indiquant que les 90 pièces étaient conformes à l’exigence. Le fournisseur avait auparavant demandé à alléger les critères d’acceptabilité du contrôle. Ça a attiré notre attention. J’ai donc demandé à l’inspecteur sur place d’effectuer un contrôle contradictoire des pièces. Sur 90 pièces annoncées conformes, 89 étaient non conformes. Dans ce cas-là, on ne parle pas d’un petit écart documentaire, on est sur de la fraude. Le contrat a été dénoncé. C’est typiquement le genre de situation où le contrôle évite un risque majeur et permet de relever parfois des risques de sûreté nucléaire.

 

On comprend que la rigueur est indispensable. Est-ce la compétence la plus importante ?
La rigueur, oui. Et la conscience professionnelle. Parce qu’un contrôle mal fait peut laisser passer un défaut. Et parfois, l’erreur vient de petites habitudes. Sur une méthode comme le ressuage par exemple, il y a des temps précis à respecter. Un jour, un contrôleur a appliqué le révélateur, puis il est parti prendre sa pause café pendant la phase critique de révélation/interprétation sauf que l’indication a évolué avec le temps. Au début, on pouvait voir une indication linéaire, donc ici non acceptable. Après un moment, ça ressemblait davantage à une indication arrondie. L’interprétation pouvait changer.

 

Vous étiez inspecteur à ce moment-là ?
Oui. Je suis resté observer la pièce, j’ai vu l’indication au bon moment. Quand le contrôleur est revenu, je lui ai demandé de refaire le contrôle.

 

 

« Quand on est certifié, on ne valide pas une pièce parce que ça arrange quelqu’un »

Donc il y a aussi une pression dans ce métier ?
Oui. Le CND peut ralentir une production. Si un défaut est détecté, il peut falloir réparer, reprendre, rebuter une pièce. Donc il peut y avoir de la pression de la part du planning, du projet, de la production, parfois même des soudeurs. Quand un contrôleur dit plusieurs fois qu’une soudure n’est pas conforme par exemple, il peut entendre : “Allez, c’est rien ça passe, valide-la.” “Je ne peux pas faire mieux de toute façon”. Sauf que quand on est certifié, on s’engage aussi sur une charte déontologique. On ne valide pas une pièce parce que ça arrange quelqu’un. Le soutien de la direction est crucial dans ces moments là.

 

« L’intelligence artificielle aide à détecter, mais l’œil humain reste indispensable »

 

Est-ce que le métier évolue avec le digital et l’IA ?
Énormément, surtout sur certaines méthodes comme la radiographie. On passe de plus en plus de la radio argentique à la radio numérique ou encore les ultrasons avancés où l’intelligence artificielle vient compléter et faciliter la détection et l’interprétation. L’intelligence artificielle intervient principalement dans l’aide à l’analyse d’image. L’IA peut aider à détecter des indications, un peu comme en radiologie médicale. Mais aujourd’hui, l’œil humain reste indispensable pour vérifier, interpréter et décider.

 

Les besoins vont-ils augmenter dans les prochaines années ?
Oui. Les exigences qualité se renforcent, les réglementations aussi, et il y a de grands enjeux industriels : maintien du parc nucléaire, nouveaux projets, défense, naval, énergie…

 

Comment Amaris Group se positionne sur ces métiers ?
Amaris Group intervient sur des environnements complexes, avec des profils spécialisés, certifiés, capables d’intervenir dans des secteurs exigeants comme le nucléaire, la pétrochimie, le naval, etc.

 

« Quand on détecte un défaut important, on sait qu’on a vraiment servi à quelque chose »

 

Enfin, qu’est-ce que vous conseilleriez à quelqu’un qui hésite à se lancer ?
C’est un métier technique, exigeant, mais très concret. On voit directement l’impact de son travail. Et quand on détecte un défaut important, on sait qu’on a vraiment servi à quelque chose.

 

Ce qu’il faut retenir

Le contrôle non destructif est un métier de précision, de responsabilité et de terrain.
Il demande de la rigueur, de la méthode, de l’intégrité et une vraie capacité à résister à la pression.
Dans des secteurs comme l’énergie ou le naval, il joue un rôle clé : sécuriser les équipements, prévenir les risques et garantir la conformité des projets industriels.

 

Propos recueillis par Clémence Romaneix, chargée de communication chez Amaris Group